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jeudi 20 octobre 2011

(The Artist) (Michel Hazanavicius)

On a fait beaucoup de bruit autour de The Artist dont il faut convenir que la recette était osée. Réaliser un film muet pour se moquer en apparence du muet, mais qui en fait, par son existence même qui capte le spectateur réhabilite le muet, c'est tout un imbroglio difficile à expliquer !

Mais c'est la première des qualités de Michel Hazanavicius dans sa réalisation. A aucun moment il ne défend le muet. Pas d'argument, pas de démonstration scénaristique. Rien d'autre que la preuve par elle-même : faire regarder 1h30 de film en noir et blanc sans aucune parole (et seulement deux scènes de 10 secondes de bruitage) ni aucun son autre que la musique à des spectateurs des années 2000 habitués au dolby-surround, à la HD et même au 3D. C'est l'humilité même du raisonnement qui lui donne toute sa puissance.

L'histoire est simple: déchéance d'une star du muet à l'avènement du parlant, remplacé par une nouvelle génération d'acteurs.  Morale de l'histoire : le muet n'est pas complètement mort puisque c'est lui qui raconte le succès du parlant.


En revanche, un véritable univers se dégage : on retrouve le cadre du Hollywood que tous les films de et  sur son âge d'or ont inscrit dans notre imaginaire collectif (on retrouve d'ailleurs des décors communs au Dernier Nabab avec Robert de Niro) et le cadre général des années 30 américaines, grâce notamment à la reprise des techniques d'image de l'époque : maquillage, types de plan entrés dans notre inconscient (contreplongée sur le côté sur le visage féminin tourmenté, fameux plan de la personne dans la voiture qui espionne, scène de folie avec les ombres...).


Le film reprend tous les codes cinématographiques de l'époque... et les acteurs en font de même. Cela met une double difficulté à leur charge : travailler l'expression pour qu'elle se suffise à elle-même puisqu'ils ne parlent pas comme les héros du muet, et adopter la gestuelle des premières stars du parlant. Jean Dujardin et Bérénice Bejo offrent une prestation incroyable ! Certes au début, Jean Dujardin ressemble un peu trop à Jean Dujardin : son jeu d'assurance rappelle à la fois Loulou, Brice de Nice et OSS 117. En même temps, travailler l'assurance un peu comique très jouée par le visage est sa marque de fabrique. Passé ce premier cap, il se fait oublier et devient vraiment son personnage (George Valentin). Bérénice Bejo est absolument incroyable... Elle irradie de beauté à l'écran (telle les grandes des 30's-40's) et de charme frais.

Il faut aussi citer Uggy le fantastique petit chien du film (qui a reçu le "Dog d'Or" à Cannes) qui offre lui aussi une très jolie prestation pleine de charme et de malicité !

The Artist sait rester subtilement drôle sur le monde du cinéma tout le long, et en même temps, Jean Dujardin communique parfaitement bien le mal-être de son personnage déchu. Et malgré tout cette traversée du vide que l'on accomplit avec lui, la scène finale fait sortir léger, heureux, et plein d'une bonne humeur à la Fred Aster (à qui il est fait un très gros clin d'oeil à la fin du film). Et un film qui rend heureux, ça se souligne !


jeudi 29 septembre 2011

(Habemus Papam) (Nanni Moretti)

Habemus Papam a beaucoup fait parler de lui au moment du Festival de Cannes 2011. Nanni Moretti y réussit le prodigieux exploit de réaliser un film drôle qui n'est pas une comédie. C'est un film entre mélancolie, burlesque, ironie; tout en subtilité.

Un nouveau Pape est élu. Mais cet homme est en proie aux affres de la dépression. Plombé par le manque de confiance en lui-même, il se liquéfie devant la tâche qui lui incombe, et qu'il tient pour majeure.

Tout l'intérêt du film réside dans cet oscillation perpétuelle entre les registres. Ce pourrait être grave, sérieux. Le film commence d'ailleurs ainsi, plein d'austérité. Mais le huis-clos du conclave laisse tout de suite à la dérision. Presqu'à l'auto-dérision d'ailleurs, mais une auto-dérision involontaire - du moins inconsciente - de l'Eglise.

Les cardinaux, prisonniers de la rigidité de leurs institutions, ne savent comment réagir à cette situation qui remet en cause la raison même de l'existence de l'Eglise : si le Pape n'est pas prêt à être Pape, il est tout de même réputé avoir été élu par Dieu qui a "soufflé" aux cardinaux leur vote. Il ne peut donc ne pas être intronisé. Sinon, c'est remettre en cause l'existence même de Dieu, et, en tout cas, d'une Eglise qui ne serait qu'en fait qu'une organisation oligarchique injustifiée. On sent tout le long que les cardinaux sont tentés par une solution que le huis-clos secret leur offre : celle de recommencer l'élection. Mais s'écarter - même pour le bien de l'Institution - des règles établies, c'est ouvrir eux-mêmes pour eux-mêmes une brèche dans l'inébranlabilité de leur foi.

On a d'ailleurs beaucoup lu ou entendu dans diverses critiques qu'Habemus Papam était un film sur la crise de foi d'un Pape. C'est faux. A aucun moment ce Pape ne remet en cause Dieu. Au contraire. Mais son mal remet en cause l'Eglise qui n'a pas la souplesse de l'accepter. 

Le film met en exergue le piège que s'est tendue l'Eglise à elle-même : en fondant la justification de son existence sur des concepts qui refusent la psychologie, elle a créé son propre talon d'Achille. Car à la moindre apparition irréfutables des problèmes de l'inconscient (qui seraient inconciliables avec l'âme), cette justification se trouble ébranlée. En filigrane, si l'Eglise avait su être plus souple avec les concepts post-Freudiens, elle serait plus solide, et pourrait plus facilement se rapprocher du peuple, celui des gens qui sont dépressifs, qui consomment des psychotropes et vont chez des psychanalystes, sans pour autant ne pas être croyants.

Et Moretti s'amuse avec cette déconnexion naïve, avec l'isolement des pontes de l'Eglise du monde réel. Le huis-clos du conclave, où un psychiatre athée (joué par Moretti lui-même) se retrouve enfermé avec les cardinaux, lui offre la possibilité de s'amuser, comme le fait son personnage.

On découvre de vieux messieurs complètement perdus parce que la réalité s'éloigne d'un pouce des règles formelles et solennelles qu'ils connaissent. De grands enfants attendrissants qui se gavent de somnifères (comme tout le monde) tout en refusant le concept d'inconscient, de moi, de ça, et de sur-moi. Et le psychiatre joue avec eux, leur organisant des tournois de volley impromptus qui les sortent de leur austérité, alors que le directeur du Vatican peine à maintenir les apparences et s'échevine à raisonner un Michel Piccoli fugueur.

Il y a le côté sérieux, et le côté drôle du film. Et il y a aussi le côté sombre. Celui de la dépression de Piccoli. Une dépression comme l'on en croise chaque jour, à chaque coin de rue, à la machine à café, que ce soit celle d'une université ou d'une grande entreprise, à l'étage des cadres ou dans le local ménager. Ce mal du XXème siècle. Cette lassitude, cette mélancolie, cette "non-envie" (plutôt qu'une envie de rien) permanente et ce cruel manque de confiance en eux qui laissent les gens éteints. On a jamais autant parlé de la dépression, qui n'est plus vraiment un mal tabou: saisonnière, continue, légère, profonde... mais elle est bien partout (et (mal) automédiquée comme le font les cardinaux à grand renfort de somnifères).

Piccoli est troublant de vulnérabilité. Incroyablement juste. A la fois curieux de son mal, et plein d'incompréhension à son égard. On vit avec lui tout le poids de ce mal, qui n'est pas vraiment une douleur, tout juste une tristesse, et qui l'écrase.

Moretti ne manque pas, au passage, de se moquer de la psychanalyse et de ses travers. Médecins qui se battent sur l'appellation des symptômes, ou leurs causes et orientent le patient vers leur dada d'études ("carence de soin" revenant souvent), crises d'égo des psychiatres qui ne savent eux-mêmes pas gérer leur vie... C'est finalement, extérieurement à l'Eglise, tout le monde vrai qui y passe : les maladies, les remèdes, les malades et leurs traitants.

L'exploit d'Habemus Papam reste de nous faire ressortir légers, comme après une comédie, sans jamais n'avoir fait de blague. C'est la comédie de la vie qui s'est jouée, la mise en scène qui nous a fait sourire plus que le bon mot. 

C'est le jeu de la subtilité qui a parlé.

dimanche 18 septembre 2011

(Présumé Coupable) (Vincent Garang)

Présumé Coupable est l'un de ces horribles films qui touchent au plus profond de soi, directement aux tripes. Retraçant l'histoire d'Alain Marécaux, l'un des 13 d'Outreau, l'huissier qui avait entamé une grève de la faim, il nous plonge dans l'univers carcéral et dans tous ses à côtés.

L'histoire tout le monde la connaît. Ces enfants et leurs parents qui accusent de viol treize personnes (en fait, plus d'une cinquantaine, mais seules les accusations contre ces treize là resteront tangibles) qu'on envoie en détention préventive, durant trois longues années, dont on place les enfants dans des familles d'accueil (leurs véritables familles pouvant les influencer en faveur de leurs parents), et que les médias surexposent.

Le film est humainement parfaitement juste. Philippe Torreton offre une interprétation absolument extraordinaire. Il est Alain Marécaux, tâche d'autant moins aisée que ce petit huissier au crâne rasé est presque quelqu'un qu'on connaît, tant il a été l'un des emblèmes des prévenus d'Outreau. Sa transformation physique, effrayante, digne de celle de Tom Hanks pour Philadelphia (une perte de plus de 20 kilos), entraîne d'autant plus le spectateur dans la spirale infernale de la dépression, de l'incompréhension, du suicide.


Qu'il est gênant de voir cet homme enfermé entre quatre murs, et enfermé en lui-même, presque comme une personne psychiatriquement malade, parce qu'on refuse de l'écouter, comme si sa réalité à lui n'était pas la réalité des autres. Ses quatre tentatives de suicide, qui semblent (selon l'orientation du film, elle-même fondée sur le récit d'Alain Marécaux) plus révéler une vraie volonté de mourir qu'un appel au secours, n'alertent pas les autorités carcérales ou judiciaires. L'homme n'est pas encore jugé coupable. Il est en détention préventive, une mesure censée être exceptionnelle et justifiée par la nécessité d'isoler le prévenu pour le bienfait de l'enquête. Quand la prison et l'opprobre publique deviennent un tel supplice pour une personne qui est toujours réputée innocente, ne devrait-on pas lui laisser une chance au dehors, quitte à "délocaliser" la personne des lieux de l'enquête ? Ou à la placer, comme il fût fait quelques semaines avant que le juge ne redemande le placement en prison, dans une institution médicalisée ?

On devient Alain Marécaux. On prend sa douleur, son enfermement, l'incompréhension qu'on lui oppose, et cet énorme sentiment d'injustice (renforcé par le vrai éclatement du fond de l'affaire que nous connaissons tous). Les personnages secondaires eux aussi offrent un moment de vérité. Sa soeur et son père apparaissent très peu, mais leurs 10 minutes de jeu mises bout à bout sont autant de moments de vérité. Le décès de la mère offre au film une nouvelle occasion de montrer ses traits de justesse... Mon expérience personnelle du deuil m'offre un nouvel oeil sur les scènes de film qui l'abordent: les justes, et les moins justes (qu'elles ressemblent ou non à mon propre vécu... c'est juste qu'elles offrent ce petit quelque chose qui dit "je te comprends, je vis ce que tu vis"). Et définitivement, celle-ci fait partie des plus justes que j'aie vues.

Il est bien agréable de voir un film qui ne dépeigne pas l'univers carcéral selon le nouveau stéréotype façon Animal Factory. Alain Marécaux y est entré huissier (et les professions juridiques, notamment celles malaimées comme la sienne, y sont mal vues) et "violeur d'enfant", ce que son avocat lui a bien rappelé de cacher. Le film montre la saleté de la prison, l'inconvénient de vivre à 6 dans une cellule miteuse et minuscule, sans intimité, sans possibilité de se reposer. Mais pas de scène façon Un Prophète, juste l'horreur de la prison dans "sa normalité".

En filigrane (mais un filigrane intense), le problème typiquement bureaucrate du placement des enfants, qui sont des humains. D'ailleurs, une petite envolée lyrique (la seule) de Torreton, lors d'un jugement sur la garde des enfants, aborde ce problème de l'humain oublié par le bureau. Les enfants Marécaux, que l'on place dans des familles d'accueil, alors qu'ils ont besoin d'amour et de compréhension, qui plongent: drogue, fugues, TS, déscolarisation... illustrent ce problème bien connu, mais duquel on parle peu : le sort des enfants de ceux qu'on envoie en prison.

Petit bémol: le juge Burgaud. L'acteur lui ressemble trait pour trait. Il est presque relégué au second rôle. Il ressort arrogant et inhumain. Complètement. Cela parait presque manichéen. Pas de tentative de  justifier ses non-excuses par son propre déni (coupable) ou la peur d'être radié de la magistrature. Juste la description d'un homme qui a condamné à l'avance (ce qui est manifestement vrai) et ne s'en mord absolument pas les doigts. C'était peut-être le cas, je n'ai aucun moyen de le déterminer. Mais cela donne aux esprits critiques l'occasion de penser que le film manque un tout petit peu d'objectivité, ce qui est dommage au milieu de toute cette justesse.

vendredi 2 septembre 2011

Nanards de la semaine: Captain America et Les Cowboys Envahisseurs

La semaine dernière, j'ai joué les cinéphiles... (ou pas), et suis allée voir deux grosses superproductions Hollywoodiennes.

Commençons par le pire, de façon à ce que le meilleur en tire du rab de gloire. Cowboys et Envahisseurs est clairement ma "bouse cinématographique" de l'année 2011, de celles qui font vraiment regretter d'avoir dépensé de l'argent.

Mais qu'est-il passé par la tête de Daniel Craig et Harrisson Ford ? Ils sont tous les deux excessivement connus, n'ont pas joué les rôles les plus prenants de l'histoire du 7ème art, mais toujours des choses correctes. Ils n'ont pas besoin d'argent, peuvent se négocier et même refuser un film nul. Là, ils sont deux à s'y être embarqués.

Pour faire simple, les aliens débarquent chez les cowboys, raptent leurs familles pour en tirer de l'or parce qu'ils sont très méchants, et ceux qui restent au village (deux mâles dominants, les deux lascars sus-cités, et des anti-héros basiques) partent en guerre contre eux pour sauver les leurs.

Effets spéciaux à gogo, mais pas de la meilleure qualité. Les aliens sont calqués sur le modèle gluant de la saga Alien justement. C'est d'ailleurs excessivement lassant que les formes de vie extra-terrestres soient toujours dépeintes soit en choses immondes gluantes façon insecte larvé, soit en petits bonhommes verts sympathiques. Finalement, Spielberg et E.T étaient peut-être les plus originaux. Les aliens ne parlent pas, vivent dans le noir...

Une magnifique et farouche jeune femme (il faut bien le petit ingrédient romantique) est alors parmi les humains à se battre. C'est en fait elle aussi une extra-terrestre, mais d'une autre planète que celle des envahisseurs qui ont exterminé son peuple. Elle a donc pris apparence humaine pour sauver la terre, et se sacrifier afin de détruire les méchants (roulements de tambour dramatiques et tonitruants pour accompagner). Evidemment, elle fait les yeux doux - et réciproquement - à Daniel Craig (un veuf toujours amoureux de sa femme), ça, c'est le quota sexuel platonique essentiel dans tout film à gros budget. Il faut quand même souligner qu'Olivia Wilde est vraiment belle. Il y a quelque chose d'intriguant dans son visage, et c'est elle qui colle le plus subtilement à son rôle (même si ce n'est quand même pas subtil).

Ce film est une caricature du début à la fin, et rien n'est bon à y prendre... Aucun effort d'imagination de la part du metteur en scène Jon Favreau, simplement une addition d'ingrédients vus et revus, et sans harmonie, avec excès. Pas même la sensation d'être diverti.

Captain America était bien meilleur. Ce n'est pas le film de l'année, mais il est rondement mené. Il faut saluer la qualité graphique... une partie vraiment large du film était en 3D... Beaucoup plus que le dernier film en 3D que j'ai vu (Pirates des Caraïbes).

L'ambiance Marvel était assez bien posée, même s'il y a des longueurs dans le film. Pas d'audace, pas d'originalité, mais un film honnête, qui occupe avec succès un soir. Un bon film à gros budget comme on s'y attend, sans grande surprise, mais qui remplit très convenablement son rôle.

Un peu dommage qu'il manque de finesse psychologique dans les caractères. Ce sera peut-être exploité dans une suite, puisque de toutes façons, elle est quasiment annoncée à la fin. Une suite totalement émancipée de Marvel car elle se situerait, d'après le dernier plan, en 2011.

dimanche 26 juin 2011

Le Chat du Rabbin

Le chat du Rabbin - le film - est une bien jolie surprise. Avant toute chose, j'ai compris d'où le réalisateur de "Gainsbourg, vie héroïque" a sorti la tête de son Gainsbarre. En effet, Johann Sfar, le réalisateur du film sur Gainsbourg est également le dessinateur de la BD (en cinq tomes) Le Chat du Rabbin. Le Gainsbarre qui hante Gainsbourg dans le film ressemble étrangement au chat.

Le synopsis est simple: le chat d'un rabbin, dans l'Alger du XXème siècle, narrateur de l'histoire, est doté de la parole, et entreprend avec son maître, et d'autres personnages colorés, un périple vers Jérusalem.

Le dessin est très original. La courbe ronde, la douceur de la couleur, ouvrent un monde de délices, gourmand, et généreux: une sorte de temple du "bien-vivre".

Il faut souligner l'excellente bande-originale (hormis la chanson de clôture d'Enrico Macias, qui, à mon sens, vient la gâcher, par toute sa caricaturalité), toute en musiques orientales, qui invite au voyage, et fait pénétrer au coeur d'un monde entièrement construit par Sfar auquel on veut croire.

Ce monde "donne envie", malgré toutes les "mochetés de la vie" que Sfar ne cache pas. En effet, dans cette Alger coloniale où les cafés ne servent "ni les Juifs, ni les Arabes" mais où ces derniers, également rejetés, se rejettent mutuellement, tout n'est pas rose. La bureaucratie française en prend pour son grade, tout comme le fanatisme religieux. Et pourtant, le monde du chat et du rabbin n'inspire que du bonheur et de la joie. L'espoir flotte partout. On ressort du cinéma heureux.

Il convient de noter l'excellence des personnages, et de leurs dialogues. Le chat, au centre, est incroyable, tant il se partage entre un cynisme malin, et une innocence délicieuse. Le rabbin et son cousin l'imam (rien que cette parenté est belle), en vieux monsieurs pleins d'amour sont attachants... et autour d'eux, tous apportent un petit quelque chose de plus, qui rend le film gai et haut en couleurs.

Mais surtout, derrière le dessin animé, derrière l'histoire "mignonnette" et les personnages attachants, se cachent (à peine) toute une série de réflexions profondes.


Sur la religion d'abord. Le chat, lui, est athée. Le rabbin, évidemment, non. Son cousin, musulman, ne croit pas aux mêmes choses que lui, mais se sent lié à lui parce qu'eux croient en quelque chose de commun: Dieu. S'en suivent différentes questions, sur la relation entre les religions, sur la façon de les prendre, sur la nécessité de les croire à la lettre ou de croire en leur fonction étiologique. Aucune réponse n'est réellement apportée. Mais un compromis de toutes ces opinions se forme et mène à un seul résultat: celui de la solidarité entre les hommes.

L'autre réflexion importante porte sur le langage. En effet, le film débute avec la prise du langage par le chat. Puis, ce dernier ne peut plus parler, jusqu'à ce qu'il rencontre le peintre russe, qui sera alors le seul à l'entendre. Enfin, lorsqu'il manque de mourir, il retrouve à nouveau la parole. Il expliquera son soudain silence par la non-écoute de ses maîtres. On ne sait donc pas s'il a réellement parlé, ou si seulement, la communication pour Sfar outrepasse le langage et relève plutôt de l'observation (et d'un échange qui lui est consécutif). Il y a d'ailleurs un passage très intéressant. Le chat raconte qu'avant de parler, il rêvait qu'il courait derrière des papillons, ou qu'il était pourchassé par des animaux plus gros que lui. Or, depuis qu'il parle, il rêve que sa maîtresse meurt, et que son père, le rabbin, sombre dans la dépression. De la part d'un auteur professeur de philosophie, cette anecdote n'est pas anodine, et ouvre à la réflexion sur notre relation avec la mort. Outre qu'elle est culturelle, elle serait donc inhérente à nos sociétés de communication orale. Il est impossible de déterminer ce que Sfar en pense réellement, mais cela invite à réfléchir à ce sujet.

Le Chat du Rabbin est un film plein de sens, qu'il faut sans doute visionner à plusieurs reprises pour en saisir l'étendue de la réflexion. Il sera également bienvenu de lire les 5 tomes de la BD.

lundi 20 juin 2011

Beginners (de Mike Mills)

Beginners est un joli film. Avec une certaine indolence, et une image résolument rétro. Dès le début, le film est situé en 2003. Pour autant, tant les décors, que le grain de l'image, ou la voiture du héros, Ewan McGregor, une vieille Mercedes des années 80 (alors que son personnage ne manque vraisemblablement pas d'argent) participent de cette ambiance surannée, et mélancolique.

C'est un film qui joue avec l'image. Un jeu un peu simple, un peu attendu. Des successions d'images présentes "par association d'idées" à la façon d'Amélie Poulain. Pour autant, malgré la facilité de l'idée, on se laisse prendre, et cela contribue à une atmosphère générale au charme désuet.

Beginners aborde plusieurs thèmes, filés. Le deuil, la maladie, l'arrivée d'une tierce personne dans le processus de deuil, et l'homosexualité. Le synopsis est plutôt simple: Oliver (Ewan McGregor) voit son père de 75 ans lui avouer son homosexualité au décès de sa mère. Le vieil homme lui confie se savoir gay depuis toujours, et avoir "essayé de se guérir" au début. Il décide donc d'assumer sa sexualité, malgré son âge avancé, et rencontre Andy (Goran Visjnic, ancien acteur d'Urgences), plus jeune que lui, et très différent du milieu intellectuel qu'a toujours fréquenté cet ancien directeur de musée. Au décès de son père, Olivier se retranche sur lui-même. Il rencontre alors Anna (Mélanie Laurent), une actrice française. Cette dernière ne sait pas comment se placer par rapport à lui. Elle dira d'ailleurs qu'elle ne sait pas si elle peut combler le vide laissé par le père d'Olivier.

Le film s'ouvre sur Oliver rangeant les affaires de son père que l'on sait décédé. Il repart cinq ans auparavant, par flashback, lorsque ce dernier lui annonce son homosexualité. Dès lors, le film ne fait qu'aller entre trois époques: 2003, où Oliver rencontre Anna, la période 1998-2003 où son père est malade, et l'enfance d'Oliver.

Le film aborde pudiquement l'homophobie du XXème siècle, et la peur de ces nombreux hommes de s'y confronter, et donc de s'assumer. Il n'y a aucune dénonciation violente, aucune critique. Juste cette pointe d'amertume, vécue à travers le père d'Oliver qui se reproche sa lâcheté. C'est une façon très douce d'aborder un sujet d'ordinaire traité avec le feu de la dénonciation. Pour autant, ça ne lui en fait pas perdre de son efficacité.

On vit avec le père d'Oliver le combat contre la mort, la volonté effrénée de la nier, et de la repousser. S'il vit de façon plus intense parce qu'il sait que les jours lui sont comptés, il refuse de voir la mort à terme. Cela semble dire (mais chacun projette son vécu) que la mort annoncée n'y prépare pas plus que la mort brutale. Elle laisse tout au plus le temps d'ajuster son comportement. Mais cela soulève quelques questions: est-ce une bonne chose? Cela permet-il de rester soi, vrai, et de partir comme on était plutôt que comme l'on voudrait être?

Mais le thème principal du film reste le deuil, en l'occurrence, celui d'Oliver. C'est lui qui ouvre le film, et qui le clôt. Là aussi, il est filmé avec beaucoup de pudeur. Il laisse en bouche l'amertume de la solitude, ce sentiment presqu'évanescent, léger, subtil, et surtout, permanent. Il illustre le désoeuvrement dans lequel plonge le deuil.

Or, l'arrivée d'Anna (Mélanie Laurent) dans le film, et dans le deuil d'Oliver est un tournant. Au début, c'est une bouffée d'air. Un élément nouveau. Très vite, les deux personnages s'attachent l'un à l'autre. Leur relation, faite de pitreries, est d'ailleurs très touchante, et lumineuse. Mais c'est là que vient la question d'Anna: puis-je compenser le vide laissé par ce deuil?

La situation est compliquée pour les deux. Pour l'endeuillé qui ne parvient à s'extirper de son deuil, et n'ose pas d'ailleurs le faire. Mais aussi pour "le tiers", impuissant, qui peine à trouver sa place.

Ce sera d'ailleurs la cause de la rupture des deux héros.

Jusqu'à ce qu'Oliver fasse enfin son deuil. C'est symbolisé par l'arrivée du flash-back au décès de son père. En effet, le retracement de l'acceptation de sa maladie par le père est parallèle au propre processus de deuil du fils. C'est alors que la place pour Anna se libère vraiment.

Beginners est réellement un joli film. Tout en charme et en pudeur, avec une délicatesse de l'image, des voix, de la musique, qui se perd dans le cinéma et dans la vie.

jeudi 24 février 2011

(Nixon) (Oliver Stone)

Eté 1974. 


La vie politique américaine est en plein séisme. En effet, suite à la découverte du cambriolage du Watergate, QG du parti opposant, par des hommes de main de Richard Nixon, président des Etats-Unis aux moments des faits, et réelu à leur suite, l'Amérique entière, toujours marquée par l'assassinat de Kennedy, s'ébranle. La guerre du Vietnam, qui fait rage et jamais ne s'achève, sans victoire, sans défaite totale, commence à lasser Outre-Atlantique. La classe estudientine se fait d'ailleurs la voix de ce mouvement pacifiste auquel se greffe le milieu hippie. Richard Nixon est sommé de démissionner par la Commission d'enquête, qui d'un moment à l'autre le "renverra". Il refuse à plusieurs reprises, malgré la colère des citoyens.

Richard Nixon avait pourtant tout pour être l'emblème de l'American Dream. Fils d'un fermier pauvre et d'une mère très croyante, ce qu'il ne se lasse pas de répéter dans ses discours électoraux, il parvient à suivre des études de droit dans une petite université, et devient un avocat apprécié.
Cependant, il se lance dans le politique. Aux côtés de MacCarthy, dont il représente le courant apparemment plus modéré, il tente de dénoncer quelques scandales à l'heure où la peur du communiste envahit l'opinion publique. 


Oliver Stone envisage d'ailleurs à demi-mots sa participation à des actions répressives illégales lors de l'épisode de la Baie des Cochons.


MacCarthy tombe, et Nixon perd sa place dorée dans le monde politique. Il se présente aux élections contre Kennedy, qui le dépasse de peu de voix au prorata. Là encore, il sombre dans l'oubli. Il revient à la fin des années 60, après la mort du frère de Kennedy, et cette fois, il est élu. La guerre du Vietnam est engagée, Nixon ne l'arrête pas. Il rend visite à Mao en Chine, acte hautement symbolique vers la trêve de la guerre froide. Puis le président de l'URSS est invité à Washington. Nixon s'implique, et est l'auteur de bonnes choses. Le scandale du Watergate, qui éclate lors de son deuxième mandat, dénoncé par deux journalistes Bernstein et Woodward du Washington Post, s'appuyant sur les révélations d'un certain "Gorge Profonde", annonce sa fin. Ses membres de cabinet démissionnent. Un grand procès télévisé oblige tous ceux qui auraient approché le président à parler. Certains mentent, mais d'autres avouent. Nixon, lui, réfute.


Oliver Stone a choisi de retracer le parcours de Nixon en s'axant sur les morts qui ont "permis" son ascension au pouvoir. Celles de ses frères, permettant à ses parents de payer ses études, celles des deux Kennedy. Le film est aussi axé sur la vision très Shakespearienne de la spirale de folie dans laquelle tombe Nixon. Ambitieux, jusqu'à en oublier les règles. Menteur, jusqu'à en oublier la vérité. Le Nixon de Stone ressemble beaucoup à un Macbeth moderne, homme intègre qui s'enferme dans une spirale sans fin et sans remords. Le leitmotiv de l'insomnie est ici aussi récurent. Les dernières minutes de Nixon dans le film, où il apparait comme miné par sa propre folie contrastent avec l'annonce publique, sobre, froide, de sa démission, le 9 Aout 1974. Mais surtout, Stone décide d'appuyer le rôle symbolique de pantin des présidents qui n'ont aucune réelle assise, dirigés sans en être conscients par la mafia, les riches influents, qui dépendent de la situation politique et n'hésitent pas à se la créer propice à leurs affaires. On notera par ailleurs le parti pris du réalisateur qui envisage que Kennedy ait été tué sur les ordres des milliardaires de Sud à qui aurait plus profité l'ascension de Nixon. De même qu'il sous-entend aussi certaines malhonnêtetés commises par Kennedy. On peut donc faire tomber un président, mais pas le Système. Pourtant, le Système gouverne le monde, et prend pour visage un président. Pour visage, mais aussi pour bouclier.


Stone dans son film, avance qu'Henry Kissinger, membre du cabinet de Nixon, aurait été Gorge Profonde. 



La vérité n'a éclatée que début 2006. En réalité, Mark Felt, numéro 2 du FBI de l'époque, a dénoncé les écoute téléphoniques du Watergate aux journalistes du Washington Post.

Nixon, accusé de trahison, fut gracié par le président Ford.