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jeudi 6 octobre 2011

(La Délicatesse) (David Foenkinos)

J'ai lu La Délicatesse, et je l'ai lue avec mon regard à moi, celui d'une personne à qui on raconte une histoire similaire à la sienne. Alors je l'ai perçue comme je ne l'aurais sûrement pas perçue avant. J'ai tendance à croire que les endeuillés prématurés (ceux qui ont enterré ces êtres qui n'avaient pas l'âge de mourir) forment une catégorie de population à part, qui voit, vit, et comprend les choses différemment des autres.

J'ai décidé de lire certaines critiques sur ce livre, ce que j'évite de faire avant d'écrire la mienne, justement pour voir ce que les autres, les "normaux" en pensaient. J'ai lu que les procédés étaient faciles, que l'histoire était mièvre, que c'était un amalgame de pathos.

L'histoire que raconte Foenkinos est celle d'une jeune veuve qui n'a pas trente ans au décès soudain de son mari dans un accident de la circulation.

Justement, toute la réussite de La Délicatesse est d'être capable de suivre ce deuil avec simplicité (et avec délicatesse... seul point - d'ailleurs - du roman où le titre est approprié). On passe sur toute la période de choc, sur tous les moments de désespoir. On évite les interrogations sur la vie, les questionnements compliqués sur la mort, sur demain, et sur les jours d'après. En fait, Foenkinos passe court sur tout le travail de deuil. C'est sans doute ça qui a empêché les auteurs des critiques que j'ai lu d'apprécier tout cette délicatesse. Parce que cette peinture de la mort ne ressemblaient pas à celle qu'il attende, celle plus théâtrale que la vraie, mais aussi, celle plus facile. 

C'est avec finesse et pudeur que Foekinos parle, à peine, de ce deuil, qu'il replace dans ce qui prend le pas sur lui : le cours de la vie. On sait de Nathalie qu'elle ne vit pas - et ne vivra plus jamais - comme les autres gens. Mais elle vit. Elle se lève, elle travaille, et elle ne pleure pas. Ce qu'on peut retenir de Foekinos, c'est qu'il a toujours le bon mot pour tout ça, le mot léger, enlevé, délicat donc, et juste.

Le livre se concentre en fait plus sur la nouvelle histoire d'amour de Nathalie. Peut-être qu'elle est caricaturale. Je ne l'ai pas vraiment lue ni comprise. C'était d'autres thèmes qui retenaient mon attention. Mais de ce que j'en ai perçu, c'était joli. Mais plutôt que délicat, fin ou léger. D'ailleurs, j'aurais plus volontiers intitulé le livre La Finesse ou La Légèreté.

La prouesse de Foenkinos, c'est aussi son art pour la digression et sa passion pour l'anodin. Tous ces petits détails inutiles et savoureux qu'il insère au milieu de son récit (souvent dans les moments plus sombres) comme pour rappeler que ce sont par les petits riens qu'on reste suspendus à la vie, et que ces petits riens sont peut-être plus efficaces partenaires de deuil que les humains.

De Nathalie, on retient beaucoup plus sa fragilité que son malheur. Certes c'est le malheur qui en est la cause, mais l'auteur nous guide vers une vision d'elle non en tant qu'endeuillée, mais en tant que femme. Et Foenkinos exprime bien cette paradoxalité de la veuve qui ne veut plus qu'on la désire en tant que femme et à qui les regards masculins indélicats apparaissent souvent peut-être plus libidineux qu'ils ne le sont, et qui en même temps souffre de cette image de veuve, de personne que l'on ne peut regarder, à qui l'on ne peut parler, comme si la malédiction de ce qu'elle vit allait rejaillir sur son interlocuteur. Il entraîne le lecteur à regarder Nathalie en tant qu'être humain (plus qu'en tant que femme d'ailleurs), en tant qu'âme à aimer, tout en soulignant l'inappropriation des regards "bout de viande", comme celui de Charles, son supérieur hiérarchique, dont, du coup, toutes les avances échouent, alors que celles de Markus, avec toute son humanité et sa tendresse finit par obtenir de Nathalie qu'elle lui laisse une chance.

La Délicatesse est donc, selon moi bien sûr, un livre très juste et qui n'a au contraire pas cédé à la facilité. Car traiter le deuil en restant léger, c'est là le douloureux exercice quotidien de tous les endeuillés, et Foekinos le traduit très joliment en mots. Un film avec Audrey Tautou réalisé par l'auteur et son frère sortira normalement à la fin 2011.

lundi 20 juin 2011

Beginners (de Mike Mills)

Beginners est un joli film. Avec une certaine indolence, et une image résolument rétro. Dès le début, le film est situé en 2003. Pour autant, tant les décors, que le grain de l'image, ou la voiture du héros, Ewan McGregor, une vieille Mercedes des années 80 (alors que son personnage ne manque vraisemblablement pas d'argent) participent de cette ambiance surannée, et mélancolique.

C'est un film qui joue avec l'image. Un jeu un peu simple, un peu attendu. Des successions d'images présentes "par association d'idées" à la façon d'Amélie Poulain. Pour autant, malgré la facilité de l'idée, on se laisse prendre, et cela contribue à une atmosphère générale au charme désuet.

Beginners aborde plusieurs thèmes, filés. Le deuil, la maladie, l'arrivée d'une tierce personne dans le processus de deuil, et l'homosexualité. Le synopsis est plutôt simple: Oliver (Ewan McGregor) voit son père de 75 ans lui avouer son homosexualité au décès de sa mère. Le vieil homme lui confie se savoir gay depuis toujours, et avoir "essayé de se guérir" au début. Il décide donc d'assumer sa sexualité, malgré son âge avancé, et rencontre Andy (Goran Visjnic, ancien acteur d'Urgences), plus jeune que lui, et très différent du milieu intellectuel qu'a toujours fréquenté cet ancien directeur de musée. Au décès de son père, Olivier se retranche sur lui-même. Il rencontre alors Anna (Mélanie Laurent), une actrice française. Cette dernière ne sait pas comment se placer par rapport à lui. Elle dira d'ailleurs qu'elle ne sait pas si elle peut combler le vide laissé par le père d'Olivier.

Le film s'ouvre sur Oliver rangeant les affaires de son père que l'on sait décédé. Il repart cinq ans auparavant, par flashback, lorsque ce dernier lui annonce son homosexualité. Dès lors, le film ne fait qu'aller entre trois époques: 2003, où Oliver rencontre Anna, la période 1998-2003 où son père est malade, et l'enfance d'Oliver.

Le film aborde pudiquement l'homophobie du XXème siècle, et la peur de ces nombreux hommes de s'y confronter, et donc de s'assumer. Il n'y a aucune dénonciation violente, aucune critique. Juste cette pointe d'amertume, vécue à travers le père d'Oliver qui se reproche sa lâcheté. C'est une façon très douce d'aborder un sujet d'ordinaire traité avec le feu de la dénonciation. Pour autant, ça ne lui en fait pas perdre de son efficacité.

On vit avec le père d'Oliver le combat contre la mort, la volonté effrénée de la nier, et de la repousser. S'il vit de façon plus intense parce qu'il sait que les jours lui sont comptés, il refuse de voir la mort à terme. Cela semble dire (mais chacun projette son vécu) que la mort annoncée n'y prépare pas plus que la mort brutale. Elle laisse tout au plus le temps d'ajuster son comportement. Mais cela soulève quelques questions: est-ce une bonne chose? Cela permet-il de rester soi, vrai, et de partir comme on était plutôt que comme l'on voudrait être?

Mais le thème principal du film reste le deuil, en l'occurrence, celui d'Oliver. C'est lui qui ouvre le film, et qui le clôt. Là aussi, il est filmé avec beaucoup de pudeur. Il laisse en bouche l'amertume de la solitude, ce sentiment presqu'évanescent, léger, subtil, et surtout, permanent. Il illustre le désoeuvrement dans lequel plonge le deuil.

Or, l'arrivée d'Anna (Mélanie Laurent) dans le film, et dans le deuil d'Oliver est un tournant. Au début, c'est une bouffée d'air. Un élément nouveau. Très vite, les deux personnages s'attachent l'un à l'autre. Leur relation, faite de pitreries, est d'ailleurs très touchante, et lumineuse. Mais c'est là que vient la question d'Anna: puis-je compenser le vide laissé par ce deuil?

La situation est compliquée pour les deux. Pour l'endeuillé qui ne parvient à s'extirper de son deuil, et n'ose pas d'ailleurs le faire. Mais aussi pour "le tiers", impuissant, qui peine à trouver sa place.

Ce sera d'ailleurs la cause de la rupture des deux héros.

Jusqu'à ce qu'Oliver fasse enfin son deuil. C'est symbolisé par l'arrivée du flash-back au décès de son père. En effet, le retracement de l'acceptation de sa maladie par le père est parallèle au propre processus de deuil du fils. C'est alors que la place pour Anna se libère vraiment.

Beginners est réellement un joli film. Tout en charme et en pudeur, avec une délicatesse de l'image, des voix, de la musique, qui se perd dans le cinéma et dans la vie.