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jeudi 6 octobre 2011

(La Délicatesse) (David Foenkinos)

J'ai lu La Délicatesse, et je l'ai lue avec mon regard à moi, celui d'une personne à qui on raconte une histoire similaire à la sienne. Alors je l'ai perçue comme je ne l'aurais sûrement pas perçue avant. J'ai tendance à croire que les endeuillés prématurés (ceux qui ont enterré ces êtres qui n'avaient pas l'âge de mourir) forment une catégorie de population à part, qui voit, vit, et comprend les choses différemment des autres.

J'ai décidé de lire certaines critiques sur ce livre, ce que j'évite de faire avant d'écrire la mienne, justement pour voir ce que les autres, les "normaux" en pensaient. J'ai lu que les procédés étaient faciles, que l'histoire était mièvre, que c'était un amalgame de pathos.

L'histoire que raconte Foenkinos est celle d'une jeune veuve qui n'a pas trente ans au décès soudain de son mari dans un accident de la circulation.

Justement, toute la réussite de La Délicatesse est d'être capable de suivre ce deuil avec simplicité (et avec délicatesse... seul point - d'ailleurs - du roman où le titre est approprié). On passe sur toute la période de choc, sur tous les moments de désespoir. On évite les interrogations sur la vie, les questionnements compliqués sur la mort, sur demain, et sur les jours d'après. En fait, Foenkinos passe court sur tout le travail de deuil. C'est sans doute ça qui a empêché les auteurs des critiques que j'ai lu d'apprécier tout cette délicatesse. Parce que cette peinture de la mort ne ressemblaient pas à celle qu'il attende, celle plus théâtrale que la vraie, mais aussi, celle plus facile. 

C'est avec finesse et pudeur que Foekinos parle, à peine, de ce deuil, qu'il replace dans ce qui prend le pas sur lui : le cours de la vie. On sait de Nathalie qu'elle ne vit pas - et ne vivra plus jamais - comme les autres gens. Mais elle vit. Elle se lève, elle travaille, et elle ne pleure pas. Ce qu'on peut retenir de Foekinos, c'est qu'il a toujours le bon mot pour tout ça, le mot léger, enlevé, délicat donc, et juste.

Le livre se concentre en fait plus sur la nouvelle histoire d'amour de Nathalie. Peut-être qu'elle est caricaturale. Je ne l'ai pas vraiment lue ni comprise. C'était d'autres thèmes qui retenaient mon attention. Mais de ce que j'en ai perçu, c'était joli. Mais plutôt que délicat, fin ou léger. D'ailleurs, j'aurais plus volontiers intitulé le livre La Finesse ou La Légèreté.

La prouesse de Foenkinos, c'est aussi son art pour la digression et sa passion pour l'anodin. Tous ces petits détails inutiles et savoureux qu'il insère au milieu de son récit (souvent dans les moments plus sombres) comme pour rappeler que ce sont par les petits riens qu'on reste suspendus à la vie, et que ces petits riens sont peut-être plus efficaces partenaires de deuil que les humains.

De Nathalie, on retient beaucoup plus sa fragilité que son malheur. Certes c'est le malheur qui en est la cause, mais l'auteur nous guide vers une vision d'elle non en tant qu'endeuillée, mais en tant que femme. Et Foenkinos exprime bien cette paradoxalité de la veuve qui ne veut plus qu'on la désire en tant que femme et à qui les regards masculins indélicats apparaissent souvent peut-être plus libidineux qu'ils ne le sont, et qui en même temps souffre de cette image de veuve, de personne que l'on ne peut regarder, à qui l'on ne peut parler, comme si la malédiction de ce qu'elle vit allait rejaillir sur son interlocuteur. Il entraîne le lecteur à regarder Nathalie en tant qu'être humain (plus qu'en tant que femme d'ailleurs), en tant qu'âme à aimer, tout en soulignant l'inappropriation des regards "bout de viande", comme celui de Charles, son supérieur hiérarchique, dont, du coup, toutes les avances échouent, alors que celles de Markus, avec toute son humanité et sa tendresse finit par obtenir de Nathalie qu'elle lui laisse une chance.

La Délicatesse est donc, selon moi bien sûr, un livre très juste et qui n'a au contraire pas cédé à la facilité. Car traiter le deuil en restant léger, c'est là le douloureux exercice quotidien de tous les endeuillés, et Foekinos le traduit très joliment en mots. Un film avec Audrey Tautou réalisé par l'auteur et son frère sortira normalement à la fin 2011.

mardi 13 septembre 2011

L'Ombre du Vent, José Luis Zafon

L'Ombre du Vent est l'un des meilleurs livres que j'ai lus ces derniers mois. Et un livre qui gardera chez moi une dimension peu objective, celle d'avoir été un soutien personnel. Sa qualité première: être l'un de ces livres qui captivent et entrainent complètement dans leur univers. On fait abstraction de sa propre vie, alors même que des passages pourraient nous y renvoyer.

On est Daniel, le héros, qui narre à la première personne. On s'enfonce avec lui dans la Barcelone des années 50, on apprend à aimer les livres et les femmes qu'il aime. Fantômes et vivants se mêlent, imperceptiblement. Toute cette ambiance inquiétante, surannée, presque glauque à certains moments, absorbe le lecteur.

Chaque personnage, même extrêmement secondaire, dégage tellement vite sa propre existence, son propre caractère que l'on apprivoise, qu'on le découvre, et qu'on apprend de lui. Tout, dans ce livre quasi fantastique, parait tellement réaliste...

La plume est incroyable de qualité, comme l'on en croise rarement... Il dégage son univers, ses odeurs, son essence avec autant d'intensité que le Parfum de Suskind...

Plutôt que d'en parler, il faut le lire.

dimanche 7 août 2011

American Tabloid (James Ellroy)

Pavé d'été (ou pavé d'hiver), bonjour !

Ce livre de James Ellroy, s'inscrivant dans une trilogie "Underworld USA", couvre de 1958, où JFK est sénateur, au décès de ce dernier...

Hybride entre polar et livre-historique-révélation, American Tabloid est sans conteste signé Ellroy. Dans tous ses bons et ses mauvais côtés.

Les cinquante premières pages sont absolument affreuses. Elles donnent envie de s'arrêter là. Excessivement dense et promettant une lecture laborieuse, l'introduction essaie de planter le décor dans la mafia des années 50 à travers un horrible argot, l'omniprésence du sexe dépeint salement et vulgairement par des personnages qui le résument à ça, et toutes les caricatures des polars noirs comme dans le Dahlia Noir.

Malgré tout, quinze ans de bonnes critiques m'ont donné envie de continuer. A raison.

American Tabloid est avant toute chose un roman qui s'apprivoise et qui ne supporte pas d'être délaissé. Un peu d'inattention, et c'est un détail crucial, une alliance essentielle, un revirement de situation ou un plan politique machiavélique que l'on rate. Il y a une quantité absolument insupportable de personnages, qu'ils soient réels ou fictionnels... mais chacun d'eux joue un rôle crucial, nécessairement, même si parfois éclair.

C'est un projet ambitieux: écrire l'administration Kennedy et l'enchevêtrement de conflits (ou convergence) d'intérêts qui gravitent autour. Mafia, CIA, communisme, anti-communisme, monde des affaires. Tout se mêle. Toutes ces organisations dont on sait qu'elles sont de près, de loin, et indirectement mais sûrement liée à la politique jouent moult doubles-jeux, à travers tout autant d'agents doubles. Mais Ellroy écrit cette administration en restant avant tout ce qu'il est: un auteur de polar.

Se mêlent alors la vérité et la fiction. La complexité de personnages tels que Kemper Boyd, qui travaille pour Hoover en espionnant les Kennedy, travaille pour les Kennedy en espionnant Hoover, et travaille pour lui à l'aide de la mafia et de la CIA pour éliminer les frères Castro, ou de Pete Bondurant, un Français dont on ne comprend pas finalement bien ce qu'il fait là, et enfin Ward Littell, le plus emblématique du désordre idéologique qu'incarnent tous ces milieux.

La partie "histoire" est grandement menée. Détaillée. Précise. Et la partie polar tout autant. On s'y prend. On halète. La fin de l'Histoire, on la connait. Kennedy meurt, le coup d'Etat de la Baie des Cochons échoue. Pour autant, on se demande, on y croit, on tremble avec tous ces hommes. Et surtout on plonge toujours plus profondément avec eux dans ce "merdier" inextricable, cette chienlit politico-mafieuse dont on ne revient pas, et que finalement, on ne peut combattre.

Il faut lire American Tabloid. Pour voyager quelques 800 pages dans un monde dont on ne regrette plus de ne pas le connaître.

samedi 27 novembre 2010

(Djamilia) (Aïamatov)

Je me suis faite avoir par Aragon, qui m'a bien flouée. Aragon, c'est mon petit dieu de la prose mélancolique et colorée de pastels depuis que j'ai lu Aurélien. Une ôde à la couleur, aux impressions... C'était un peu Monet, Ninjinski et Kertész réunis.

Donc, quand à la Fnac je vois [u]Djamilia[/u] avec écrit en gros sur la couverture "la plus belle amour de tous les temps" Aragon, et que je constate qu'il l'a traduit du kirghiz (alors qu'en plus je m'étais décrétée dans une semaine d'interrogations sur le Kirghizistan dont on ne connaît rien du tout quelques jours avant), je me suis dit que ce serait sûrement un peu trop fleur-bleue, mais joliement écrit, quitte à avoir été infidèle à l'auteur. C'était un tout petit livre et j'étais sûre d'occuper ma soirée toute en nuances et en mélancolie.

Que nini! C'est une vaste blague. Une écriture simpliste (mais sans la beauté de la simplicité), une histoire qui aurait pu donner lieu à un film de l'après-midi sur M6 (le mari est à la guerre, Djamilia, magnifique, farouche et fière tombe amoureuse d'un paysan taciturne, qui chante l'amour de la terre et lutte contre les codes ruraux du Kirghizistan de la fin du XIXe siècle, sous le regard du narrateur, son jeune beau frère de quinze ans qui découvre par leur amour l'art et la beauté).

Ca n'aura eu le mérite que de m'apprendre que le Kirghizistan, c'est un peu comme la Russie profonde, que les mots se ressemblent, les récits de la vie rurale aussi, et que j'aurais mieux fait de me lire du Dosto.

Du coup, je me suis mise au Roman de l'Ame Slave. A venir.

vendredi 5 novembre 2010

(Au delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable) (Romain Gary)

Romain Gary! Ou l'art de toujours me contenter. Je peinais sur les Mémoires de De Gaulle sans vraiment comprendre pourquoi: le fond m'intéressait hautement (à chaque page du début - surtout du début - je découvrais quelque chose que j'ignorais, à la lumière de laquelle tout prenait soudainement un sens plus logique, plus articulé), mais les pages ne se tournaient guère, je ne ressentais pas cette douce satisfaction de l'histoire qui pénètre mes pores (bien qu'un peu de l'Histoire) et commençais à constater qu'internet avait définitivement tué tous mes élans littéraires (avec, en partie, la dette que j'ai à la bibliothèque et que je rechigne à payer, et le prix des livres neufs).

Puis, j'ai trouvé un bon vieux Romain Gary que j'avais acheté un jour et que j'avais oublié au milieu de cette pile que je ne regarde plus, puisque je l'ai lue.

Et là, en quelques pages, elles étaient déjà cent. J'étais emportée, sans même m'en rendre compte, dans le tourbillon de ma lecture. Trois petits coups, et les 400 pages furent avalées, englouties et même digérées.

Toujours cette même limpidité et cette même façon de penser la vie, de disserter avec lui-même. De Gaulle disserte pas mal avec lui-même, mais il aligne des mots corrects, beaux, mais sans toute la musicalité, la passion, l'image et l'éloquence que Gary met dans sa réflexion. L'écriture au service de la pensée chez de Gaulle, la pensée habitant l'écriture chez Gary. C'est ce qui différencie l'écrivain des autres.

Au delà de cette limite votre ticket n'est plus valable est un livre plein de gravité. C'est l'histoire de la fin. Trois thèmes se mélangent: la peur de vieillir, l'amour et les problèmes d'érection. Il ne me semblait pas que cela pouvait autant préoccuper quelqu'un: c'est visiblement pour un homme non pas le (simple) symbole d'un échec, d'un manque de virilité, ou que sais-je, mais le bang de départ de la (trop) rapide course vers sa mort.

Le début présente tout ça. Mais c'est l'amour qui l'occupe. Celui du héros, Jacques, pour Laura, de trente ans sa cadette. Quelques pages sobres, sans fioritures, honnêtes, et pures. Quelques pages d'amour comme j'en ai rarement lues: avec la beauté de la sagesse.

Puis, la fin du monde. La débandaison. Ou la découverte du psychisme (et de la réalité médicale) d'un homme. Fort instructif pour une toute jeune femme loin de ces problèmes.

Enfin, la course effrénée contre la mort: coup classique du déni, de la colère, puis de l'acceptation. Vient donc l'heure du deuil de cette jeunesse qui s'envole. C'est évidemment la phase entre le déni et la colère qui est la plus violente, la plus intéressante. Cette avidité de se débattre contre ce qui est, et surtout contre soi-même comme si la mort pouvait faire des exceptions.

Au delà de cette limite votre ticket n'est plus valable est un chouette roman. Un roman de la sagesse. Un peu le pendant de La Naissance du Jour de Colette, dans ce qu'il a de mature, avec, en même temps, ce refus de le devenir. L'une revient sur son passé et reconsidère l'avenir et le présent d'un nouvel oeil, l'autre réfléchit au présent avec sagesse, et projette sans. Surtout, cela explique - un peu - la fin de Gary.

samedi 7 août 2010

La Vie d'un Homme Inconnu, Andreï Makine



Après une autre bouse (je ne tombe que sur des bouses) dont j'ai oublié le titre (edit à venir quand je retrouve le bouquin), qui aurait pu être intéressante (cela racontait la vie d'un des acteurs de cinéma muet les plus célèbres de l'époque, un japonais aux USA, dont la fin de carrière a été moche), j'ai enfin lu un délice, une merveille, une splendeur, bref, un VRAI livre: La Vie d'Un Homme Inconnu d'Andreï Makine.

Makine, c'est décidemment une plume. Un de ces auteurs qui rappellent que finalement, les autres contemporains écrivent nettement moins bien (ô désespoir), mais que certains défient encore feu-ceux-qui-n'ont-rien-à-prouver (là, lueur d'espoir). Ce sont des mots, simples, évidents, mais justement: limpides, lyriques, oniriques parfois, sans projeter dans un affreux climat éthéré pseudo-intellectualo-compliqué.

La Vie d'Un Homme Inconnu ramène un Russe qui a quitté le pays depuis les années 80 au Moscou des années 2000. Et si la vie capitaliste était son quotidien à Paris, quitter le monde communiste aussi brutalement, voir cette société un peu perdue s'en échapper avec cette recherche de l'opulence, ce besoin de la richesse, du progrès, du bond, qui, comme tout travail rapide en fait un travail fragile, le déboussole totalement. C'est la perte des repères, l'absence de réconciliation entre ses deux "moi", l'un occidental, l'autre slave, dont chacun des deux idéalise l'autre camp, qui fait toute la force psychologique du roman.

Et ce sont les mots, les émotions de Makine qui ouvrent cette brèche sans jamais lancer de grandes questions, sans tomber dans le monologue torturé, sans virer au débat journalistique. Un roman qui suggère, à la manière des romans, et qui reste, avant tout, une histoire, un récit, un écrit: bref, un livre de lecture (et non pas ce que j'appelle un livre de connaissances, ce que je respecte et apprécie du reste également). 

mercredi 10 juin 2009

(L'Etoile des Amants, Philippe Sollers) (Le Diable au Corps, Raymond Radiguet)

Tout d'abord, Le Diable au Corps de Radiguet. Derrière ce titre de roman érotique de bas-étage se cache en fait ce que Cocteau, par son appréciation suprême (et décevante), a permis de faire rentrer dans ce qu'on appelle la Littérature. Il faut convenir qu'il était audacieux, et même un petit peu révolutionnaire (c'est là la seule grâce du roman) d'écrire en 1923 l'histoire d'un adultère (et seulement l'histoire de cet adultère), sans le condamner, le mari étant, en outre, un soldat Français au front de 14-18.

Il y a toute une théorie un peu "capilotractée" autour de ce livre: l'auteur voulait une narration simple, épurée, pour mettre en valeur les cycles de la vie... Personnellement, je n'adhère pas. C'est écrit correctement, mais sans talent. On ne trouve pas les mots, soit, mais on ne trouve pas non plus les sentiments, ou une impression, ni même une idée. J'adore les livres qui ne disent rien, je ne suis pas une afficionada de l'action, des théories et autres. Ou, de la même façon, un livre qui dégage quelque chose de puissant, ou juste une idée, une pensée, peut me plaire, même si je ne lui trouve rien du point de vue formel. Là, ni l'un ni l'autre. Ce n'est pas mauvais, non, mais juste correct. Ca occupe dans le métro.

En parallèle, je lisais également L'Etoile des Amants de Sollers. Et là, c'est un tout autre registre. D'abord, j'ai décidé que je vénérais Sollers la semaine dernière, et je m'y tiens (attendez-vous donc à une pléiade d'impression sur mes lectures de lui cet été). Roman, si on peut l'appeler comme ça, déstabilisant. Comme dans Liberté du XVIIIe, Sollers essaie de nous apprendre à lire, mais d'une autre façon. Mon erreur, au début, a été de chercher une histoire. Il y en a une petite: deux amants, Maud et le narrateur, dans une maison quelque part. De temps en temps, il nous rappelle à elle, car il parle à Maud, ce qu'on oublie trop vite. Mes vieux réflexes de littéraire ont cherché à revenir, mon esprit d'analyse a tenté de se mettre en marche, et tout ce qu'il en a dégagé, c'est que Sollers voulait justement nous détacher du concret, de l'histoire, de la fiction, ou d'un quelque chose. Finalement, c'est peut-être un Flaubert bis, qui cherche à écrire sur le rien. Ce ne serait pas alors la bêtise, mais l'absence d'un fil conducteur. Ou alors, je n'ai pas compris, et c'est la plénitude qu'il recherche. Plénitude nous étant apportée par les mots. Quoiqu'il en soit, c'est les mots qu'il veut mettre en valeur, les mots et les images, inutiles mais belles, qu'il souhaite les voir porter. Un parnasse moderne peut-être. Il appelle en permanence aux références, plus ou moins suggérées, voire même impossible à reconnaître. Peu importe. Ce qui compte, ce n'est pas de savoir, c'est de lire, de suivre ces mots, de s'en imprégner. C'est l'histoire du roman, mais sans histoire. Qu'y dire? Comment le dire? Dans quel style, selon quelle inspiration? Des mots, toujours des mots, des virgules (à profusion), des pensées, du spontané ou du travaillé (je préfère retenir la première solution, qui me parait de loin la plus jolie), du vide, pas de sentiment, pas de narration, juste une impression et un voyage. C'est un rythme, une berceuse. Le début est difficile, puis peu à peu, avec effort et contrainte les premières pages, on s'en sépare, on s'en détache, et on se laisse porter, sans chercher à comprendre. On lit, on se contente de lire chaque lettre que l'auteur a trouvé bon de voir parmi les autres, et chacune est indispensable au tout. Sollers est plus qu'intriguant... cherchait-il à dire quelque chose que je n'ai pas su lire? Philosophie? Parnasse? Essai sur le roman? Je ne sais pas. En tout cas, c'est beau, et c'est envoûtant. Même apaisant. J'ai retrouvé le même sentiment d'initiation que dans Liberté du XVIIIe. Mais ça suppose de s'abandonner, et de perdre ses habitudes de lecture.

En tout cas, c'est un grand livre.

mercredi 13 mai 2009

(Liberté du XVIIIe) (Philippe Sollers)


Qu'en dire? Un cours Magistral, au vrai sens de Magistral, donné à un parterre d'étudiants passionnés, intéressés, absorbés, de ceux qu'on ne rencontre plus dans les amphithéâtre, par la faute de la contrainte, ou par l'absence de cette belle dame qu'on nomme Eloquence? Une intime discussion hors du temps et de toute réalité, dans une quelconque gargote parisienne aux couleurs de la liberté, de l'ivresse, du bruit et du génie? La naissance, l'éveil d'un alité, qu'on veille, en lui racontant la vie, pour la lui redonner? Le monologue d'un père à son nourrisson, fait à lui-même autant qu'au petit, sans espoir de réponse, dans l'attente d'un impact?

Sollers, je ne l'ai pas lu, je l'ai écouté. Il me parlait de livres, et j'ai oublié en avoir un en main. Il n'écrivait pas en temps qu'écrivain, non, mais en tant que lecteur, en tant que passionné, en tant qu'intellectuel aussi. Et de l'intellectualisme, il en fait, peut-être un peu trop. Je ne sais pas, je manque d'objectivité quant à ça, je m'y complais, je l'admire, j'y aspire. J'ai haï Bonnefoy pour cette même culture de l'Intellectuel, de l'Intelligent, de l'Esprit inaccessible; j'adore Sollers d'une certaine façon pour les mêmes raisons: l'un est creux, et l'autre entraîne dans un océan de vérité.

Il parle de libertinage, de passion, de guerre, et même de flamboyance sans jamais évoquer le corps, ni les sens. Il en parle avec l'Esprit, mais jamais il ne les nie, ni ne les rabaisse. Je suis pourtant une fervente défenseur du sensuel, du spontané, de la sensation, tout autant que de l'esprit. Sollers ne m'a pas persuadée du contraire, ni même essayé à travers son livre je crois, non, il m'a juste permis de m'en détacher, d'en combattre l'ascendant et la dépendance. Il leur a redonné leur sens en leur ôtant leur incontournabilité.

Ce sont juste quelques pages. Un discours, un récit, un cours. Sur le XVIIIe. Un cri d'amour à ce siècle, à ces personnages, à ces héros qu'on méconnaît. Le XIXème nous est resté familier, le XVIIIe est déjà loin. On lit souvent Sade et Laclos, et Montesquieu, et Voltaire, et les autres, sans saisir leur génie, leurs détours... Ils ne se livrent pas ouvertement, non, ils nous suggèrent, en appellent à notre intelligence: ils rendent hommage à nos intelligences. Et ça, Sollers le rappelle à merveille.

Ces quelques pages de passion littéraire enchantent, engouent, cultivent et intriguent. On est peut-être aussi trop passé à côté de Sollers, et de son talent, en tout cas, de sa plume. En faisait l'éloge des autres, il inspire la sienne propre. Et si dans 200 ans quelqu'un entreprenait son travail avec le XXe, j'espère qu'il n'oublierait pas de le mentionner...

lundi 23 février 2009

(La Naissance du Jour) (Colette)

Je viens d'achever La Naissance du Jour de Colette, et il est entré au Panthéon de mes lectures.

Entre mes 10 et mes 12 ans, j'ai lu presque tous les Colette. Sans doute n'aurais-je dû. A l'époque, je ne comprenais toute la subtilité, toute la finesse qu'elle avait dans ses récits de choses de la vie dont j'ignorais jusqu'à l'existence, petite-fille à la vision manichéiste du monde que j'étais. Pour autant, à défaut de le comprendre, j'en pressentais le sens, timidement, sans oser, et la suggestion de l'inconnu laissait à mon imagination inconsciente toutes les possibilités. Je me souviens encore des doutes métaphysiques que Le Blé en Herbe et L'Ingénue Libertine ont suscitées en moi, sans que jamais je ne mette de mots dessus, même en pensée.

J'imagine que ce faisant, je ne faisais que préparer, inconsciemment, et presque secrètement, une philosophie de vie qui resurgirait "à l'âge de comprendre", sans même que je ne me souvienne de l'influence de ces livres - ceux de Colette, et d'autres. Comme les traumatismes d'enfance que l'on oublie et qui nous forgent, ou plus simplement, comme l'apprentissage des nourrissons.

Dans La Naissance du Jour, j'ai retrouvé la Colette dont j'avais oublié la prose, sans oublier que je l'adorais. Son écriture; sa fluidité. Ce naturel des métaphores, cette abondance de lexique, d'images, de saveurs... Colette aimait les couleurs, aimait le visuel, et son livre en déborde, en rayonne, à en faire mal aux yeux. C'est le soleil que l'on sent, c'est ce ciel si bleu, si intense de la Méditerranée qui s'impose au regard, c'est le jus des pêches, c'est la rosée du soir, ce sont des paniers de tous les fruits qui puissent exister, ce sont les fleurs, les roches, la poussière et la brise sucrée. Tout, tout se vit, se voit, comme devant un film, sans que jamais Colette n'en impose les contours, guidant l'imagination, mais la laissant libre. Et c'est là sa grande force.

Sa spontanéité mêlée d'impertinence, qui se fond désormais (loin des Claudine) à une sagesse sereine, douce, mature.

La Naissance du Jour c'est un peu le livre des conclusions. C'est l'amour du Sud, c'est l'amour de Sido, sa mère, toujours plus affirmé, toujours plus assumé, c'est l'amour de l'amour, et toute une réflexion sur ce qui a rongé et embelli la vie de Colette à la fois: les hommes. C'est la vision honnête d'une femme qui a vécu libre dans sa façon d'aimer, qui a refusé les carcans communs de l'Amour, et qui a vécu dans la conscience de cette folie.

Aimer pour aimer, avec simplicité, avec terne et plat, sans s'en rendre compte, sans en sentir toute la force romanesque, littéraire, et intellectuel, aimer selon les convenances, c'est d'une certaine façon, s'arrêter de vivre. Si Colette a souffert, c'est aussi ce tourbillon qui l'a maintenant vivante. Et elle a certainement embarqué des générations de femmes avec elle. Pour leur bien, ou non, ça, je ne le sais pas (encore).